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Reconstruction d’habitat après le séisme de 2010 en Haïti : Comment collaborer ensemble ?

Le 27-01-2021 | Par Mampionona Rakotonirina - Doctorante UGA, ENSAG, AE&CC | 4272 vues | Recommander cet article | Ajouter aux favoris |
Reconstruction d’habitat après le séisme de 2010 en Haïti : Comment collaborer ensemble ?

Dix ans se sont écoulés depuis le tragique séisme du 12 janvier 2010 en Haïti. Les bilans de la reconstruction restent mitigés. Il est utile de prendre le temps de revenir sur les pratiques, de tirer les leçons afin de faire évoluer les façons de faire pour que les interventions futures puissent être pertinentes à l’égard des populations sinistrées. C’est l’objectif de la thèse qui m’a été confiée.

De l’ingéniorat en Météorologie vers la préparation d’une thèse de doctorat en Architecture

A chaque fois que je me présente auprès de personnes qui ne me connaissent pas, en étant doctorante en Architecture et ingénieure météorologue, j’ai toujours droit à ce regard étonné me questionnant : quel est le lien entre ces deux disciplines ?

A la base, j’ai été formée à Madagascar de 2010 à 2015 en Météorologie. Mes perspectives professionnelles m’ont conduite à choisir le parcours « Engineering de développement durable et des changements climatiques » et à préparer mon mémoire d’ingénieur sur la mise en place d’une base de données régionale de suivi de vulnérabilité au changement climatique suivant différents indicateurs sectoriels (environnement, agriculture, pêche, économie, …). J’ai intégré, par la suite, un programme bilatéral germano-malgache pour travailler sur les questions d’adaptation au changement climatique dans la gestion durable des ressources naturelles à Madagascar. Après deux ans, prenant conscience de mes lacunes en connaissances et méthodes du domaine des SHS (Sciences Humaines et Sociales) qui m’étaient utiles, j’ai décidé de reprendre des études en Master « Développement durable, Biodiversité et Aménagement des territoires » à l’Université Paris Saclay. J’ai réintégré ensuite un programme de l’agence de coopération allemande pour appuyer le développement de produits d’informations agrométéorologiques pertinents à l’intention d’acteurs de chaînes de valeur agricoles (producteurs, transformateurs, transporteurs, exportateurs, commerçants, services d’appui, …) dans le sud et sud-est de Madagascar.

Après un an à ce poste, l’opportunité de préparer une thèse pour analyser l’interdisciplinarité dans un projet de recherche-action de reconstruction d’habitat en Haïti après le séisme du 12 janvier 2010 m’est apparue à travers un appel à candidatures lancé par le laboratoire CRAterre de l’ENSAG (Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble). Dans mon parcours, j’ai toujours porté un intérêt particulier à la combinaison entre connaissances scientifiques et savoirs locaux pour servir des objectifs communs. La préparation de cette thèse, me permet d’approfondir cette pratique avec une perspective réflexive de la recherche.

Obtenir des constructions techniquement fiable, culturellement convenable et économiquement abordable avec les ressources disponibles sur place, en étroite collaboration avec les acteurs et organisations locales.

Un travail de recherche doctorale cross-disciplinaire en Architecture

Mon parcours doctoral a débuté en novembre 2018 dans le cadre spécifique du Cross-Disciplinary Programme Risk (CDP Risk) qui adopte une façon originale de faire de la recherche avec un accent volontaire mis sur le positionnement interdisciplinaire. Mon travail consiste à apporter un regard rétrospectif et réflexif sur les interventions de reconstruction d’habitat après le séisme du 12 janvier 2010 en Haïti. Un focus est donné aux actions de reconstruction basées sur les cultures constructives locales [1] haïtiennes. Des travaux de recherches doctorales (en architecture et en ingénierie civile dans le cadre du projet de recherche ReparH : Reconstruire Parasinistre en Haïti [2]) ont accompagné ces interventions de reconstruction afin d’obtenir des constructions techniquement fiable, culturellement convenable et économiquement abordable avec les ressources disponibles sur place, en étroite collaboration avec les acteurs et organisations locales.


Figure 1. Une étape dans les travaux de thèse en ingénierie civile : préparation du test sur table vibrante d’une maison traditionnelle haïtienne © CRAterre


Figure 2. Exemple d’une maison traditionnelle haïtienne type ossature bois avec remplissage construite avec les améliorations apportées suite aux travaux de recherche (soubassement, contreventement des murs, toiture paracyclonique) © CRAterre

Mon travail de recherche doctorale vient une dizaine d’année après le début de ces interventions afin de comprendre dans un premier temps comment les travaux de recherche et les actions de reconstruction se sont imbriqués. Dans un second temps, il vise à caractériser les interactions qu’il y a eu entre les disciplines scientifiques et professionnelles impliquées dans ce contexte.

collaboratif, interdisciplinaire, interculturel

Le travail s’apparente à la démarche du caméléon : prendre le temps d’analyser les interventions passées pour agir de manière efficace et pertinente face à de futurs cas similaires en matière d’approche de travail collaboratif, interdisciplinaire et interculturel.

Un positionnement cross-disciplinaire [3] est adopté pour traiter le sujet de recherche. Il consiste à donner un regard à la fois extérieur et holistique en mobilisant des théories, méthodes et outils des SHS issus, entre autres, de la sociologie et de certaines de ses branches : sociologie des organisations, sociologie de l’innovation, sociologie de la traduction. Des concepts et notions thématiques comme : les niveaux d’interaction entre les disciplines, la résilience et le développement soutenable sont également utilisés.

Figure 3. Illustration du positionnement cross-disciplinaire adopté dans le travail de thèse (conçu par l’auteure)

Mon travail de thèse se base tout d’abord sur l’analyse des documents produits durant les interventions de reconstruction en Haïti. Il s’enrichit essentiellement aussi des entretiens et échanges que j’ai avec les personnes et organisations qui ont été impliquées dans ces actions.

Les acteurs appartiennent à plusieurs catégories : habitants, associations de professionnels haïtiens de la construction, bailleurs de fonds, ONGs locales et internationales, acteurs Haïtiens de la gouvernance, chercheurs et consultants / experts.

Echanges avec les parties prenantes : un rôle au-delà de la simple donnée

Les publications, rapports écrits et les résultats des entretiens semi-directifs menés auprès des acteurs impliqués dans les interventions constituent le corpus de mon travail de recherche. Les acteurs appartiennent à plusieurs catégories : habitants, associations de professionnels haïtiens de la construction, bailleurs de fonds, ONGs locales et internationales, acteurs Haïtiens de la gouvernance, chercheurs et consultants / experts. Une trentaine d’entretiens ont pu être menés jusqu’à présent auprès d’acteurs Haïtiens (à distance) et internationaux (en présentiels et à distance). Adoptant une approche inductive, c’est-à-dire basée sur les données et informations issues des acteurs selon la théorie ancrée et la méthode de l’entretien compréhensif, ces échanges ont fait évoluer plusieurs aspects de mon travail de recherche. En effet, ils ont permis de mettre la lumière sur des éléments imprévus comme : l’importance des réseaux personnels des individus, la place de l’aspect interculturel dans le contexte de la solidarité internationale ou même l’émergence de contradictions sur certains sujets de représentations des groupes d’acteurs. De ce fait, l’objet d’étude, les objectifs de recherche et le cadre d’analyse évoluent en prenant en compte ces nouveaux éléments issus des échanges.

Le contexte actuel de la pandémie n’a pas, pour le moment, permis la « réelle » rencontre avec le terrain haïtien. Néanmoins, les avancées conceptuelles ainsi que les lectures et entretiens achevés permettent de bien préparer la prochaine étape des missions sur place.

Remerciements

Ce travail a bénéficié d'une aide de l'Etat gérée par l'Agence Nationale de la Recherche au titre du programme Investissements d'Avenir portant la référence ANR-15-IDEX-02

Le travail de thèse est sous la direction de Thierry JOFFROY (AE&CC – ENSAG) et de Laurent DAUDEVILLE (laboratoire 3SR-UGA)

Références

JOFFROY, Thierry, CRÉTÉ, Eugénie, BELINGA NKO’O, Christian, DOULINE, Alexandre, MOLES, Olivier, GARNIER, Philippe, 2019. (Re)construire en Haïti 2010-2019 : l’émergence du concept de TCLA [en ligne]. [S.l.] : CRAterre. 86 p. p. Disponible sur : < https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02339202 > (consulté le 12 février 2020).

KLEIN, Julie Thompson, 1990. Interdisciplinarity: history, theory, and practice. Detroit, Etats-Unis d’Amérique : Wayne State University Press. 331 p. ISBN 978-0-8143-2088-4.

BOYER, Béatrice, 2013. « Ville et catastrophe naturelle, responsabilités et opportunités ? Cas du séisme de Port au prince ». In : Urbanités [en ligne]. novembre 2013. Disponible sur : < https://www.revue-urbanites.fr/ville-et-catastrophe-naturelle-responsabilites-et-opportunites-cas-du-seisme-de-port-au-prince/ > (consulté le 6 mai 2020).

STEITENFUS, Ricardo, 2020. « Pourquoi la CIRH a échoué? Analyses de Ricardo Seitenfus ». In : AyiboPost [en ligne]. 6 janvier 2020. Disponible sur : < https://ayibopost.com/pourquoi-la-cirh-a-echoue-analyses-de-ricardo-seitenfus/ > (consulté le 27 janvier 2020).

CORBIN, Juliet M., STRAUSS, Anselm L., 2008. Basics of qualitative research: techniques and procedures for developing grounded theory. 3rd ed. Los Angeles, Calif : Sage Publications, Inc. 379 p. ISBN 978-1-4129-0643-2.

[1] La notion de « cultures constructives locales » consistent à prendre en compte à la fois l’aspect technique de la construction ainsi que son environnement (culturel, social, économique, usage de l’espace, …)

[2] ReparH ou Reconstruction Parasinistre en Haïti est un projet de recherche financé dans le cadre de l’appel Flash Haïti de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) suite au séisme du 12 janvier 2010.

[3] La notion de cross-disciplinarité peut être comprise de différentes manières. Dans notre cas, nous la prenons au sens où c’est un travail d’apport de perspective extérieure utilisant des théories, méthodes et outils d’autres disciplines combinés à des concepts et notions transversaux sur des interventions de recherche-action ((Klein, 1990, p. 55))

Le Cross Disciplinary Project Risk (CDP Risk) de l'Université de Grenoble Alpes est un des dix-huit projets d'une Initiative d'Excellence financée par l'Etat à Grenoble pour favoriser l'émergence de recherches pluridisciplinaires dans différents domaines. Depuis 2018, le CDP Risk rassemble plusieurs laboratoires grenoblois impliqués dans des projets transversaux pour répondre à des problèmes sociétaux d'analyse, de prévention des risques et de gestion de crise, tant par des approches issues des sciences humaines et sociales que par des méthodologies issues des géosciences, de l'ingénierie et des sciences de l'information. Le CDP RISK finance onze thèses co-dirigées au sein de laboratoires complémentaires pour initier la science du risque de demain autour des risques naturels et de leur impact sur la société. A terme, un Institut des Risques doit voir le jour à Grenoble avec la perspective de développer et valoriser la recherche et la formation autour des risques auprès d'acteurs institutionnels et privés. Dans cet esprit, 7 doctorants ont accepté de partager sur le site Web de l'IRMa leurs premiers résultats de thèse. Une saga en 7 épisodes, à retrouver ici chaque semaine !

  risk.univ-grenoble-alpes.fr
https://twitter.com/Risk_UGA @Risk_UGA

 



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